

Gregorio di Lorenzo
Portrait de femme
Florence, vers 1465–1470
Historique
Ancienne collection Michel Manzi (1849–1915) ; vente de sa collection par sa veuve, Château de la Brosse, Chaumont-en-Vexin, 2 juin 1929 ; Collection Joseph Altounian, (1889–1954), Mâcon.
Bibliographie
Francesco Caglioti, « “Falsi” veri e “falsi” falsi nella scultura italiana » dans Anna Ottani Cavina et Mauro Natale (sous la direction de) Il Falso specchio della realità , [journée d’études « Lo specchio della realità. I Falsi e la Storia dell’Arte » Bologne, Fondazione Federico Zeri, 23–24 octobre 2013, Turin, Allemandi, 2017, p. 137, fig. 57, p. 156 note 75.
Étude
Le profil féminin se détache du fond en un important relief. De forme rectangulaire, l’œuvre est cernée sur trois côtés par une fine moulure. Tourné vers la gauche, le profil de la femme emplit presque tout l’espace devant elle, tandis que le vide derrière sa tête est occupé par deux mèches de cheveux qui s’échappent de sa coiffure. Celle-ci est ornée d’un fin ruban qui passe derrière ses oreilles pour maintenir au sommet de sa tête un fermaglio, bijou que l’on retrouve dans de nombreux portraits florentins de la seconde moitié du XVe siècle. Elle est vêtue d’une riche robe en brocart aux motifs de fleurs.
L’auteur de ce relief, Gregorio di Lorenzo, longtemps identifié sous le nom de Maître des Madones de Marbre, est l’un des sculpteurs florentins les plus prolifiques de la seconde moitié du Quattrocento1. Il naît à Florence vers 1436 et sa présence dans l’atelier de Desiderio da Settignano est attestée par un document de 1455. En 1461, il est enregistré comme maître indépendant à l’Arte dei Maestri di Pietra e Legname. En 1469, il possède un atelier Piazza San Giovanni, derrière le Baptistère. Nous savons qu’en 1472, il transporte treize de ses œuvres, une Vierge et douze profils d’empereurs à Naples, visiblement pour la cour des rois d’Aragon. Vers 1475, fuyant probablement des créanciers, il laisse à Florence femme et enfants pour s’établir à la cour de Mathias Corvin à Budapest où il travaille jusqu’au moins 1485 et probablement jusqu’à la mort du roi de Hongrie en 1490. Durant la dernière décennie du XVe siècle, Gregorio semble avoir travaillé de manière itinérante en Dalmatie et à Urbino avant de se réinstaller à Florence où il est à nouveau enregistré à l’Arte dei Maestri di Pietra e Legname de 1493 à 1497. Sa présence est également attestée à Forli entre 1502 et 1504 et il meurt probablement peu après cette date.
Les œuvres créées par Gregorio di Lorenzo au cours de ce demi-siècle d’activité sont stylistiquement et qualitativement assez inégales, peut-être en raison de ses itinérances qui ont dû entrainer des collaborations avec une grande variété d’assistants.
Dans la carrière de l’artiste, ce profil de femme s’inscrit dans sa principale période d’activité à Florence, vers 1465–1475. Stylistiquement, ce profil de femme peut être rapproché des séries de profils d’empereurs réalisés par le sculpteur notamment pour les cours de Naples et de Ferrare au début des années 14702. Le cou large et arrondi, l’attention portée au modelé du sourcil, au rendu des yeux et des paupières, la bouche étroite et finement ourlée, le rendu de l’oreille dont le tragus est fortement proéminent, le traitement des mèches de cheveux relativement épaisses permettent, malgré une différence d’échelle notable, de rapprocher ce relief des profils de César de la série de Ferrare de 1472 et notamment de l’Hadrien conservé au musée du Louvre3.
Parmi les profils de Gregorio, ceux d’empereurs apparaissent beaucoup plus nombreux que les profils d’impératrices. Toutefois on peut citer deux reliefs figurant Faustine, tous deux en pietra serena et conservés à Paris – l’un au Louvre, l’autre au musée Jacquemart-André – qui ne sont pas sans lien avec le relief de l’ancienne collection Manzi. Mais le traitement plus souple du modelé du visage, l’usage du marbre et la richesse du décor de la robe, distinguent en revanche nettement ce profil de jeune femme des deux reliefs de Faustine en pietra serena.


Gregorio di Lorenzo, Hadrien, provenant de la Tour del Rigobello du Palazzo Ducale de Ferrare, 1472, Paris, musée du Louvre.


Gregorio di Lorenzo, Faustine, vers 1470–1480. Paris, musée Jacquemart-André.
Gregorio di Lorenzo, Faustine, vers 1460. Paris, musée du Louvre.
Par ailleurs, le traitement de la robe en brocart, dont le décor de fleurs se détache sur un fond bosselé et comme amati évoquant le velours, se retrouve dans la Vierge à l’Enfant provenant du Palazzo Comunale de Pistoia et datée vers 1460–14654. Le traitement du tissu qui ceinture la robe de la Vierge sur ce relief est également très similaire au fin ruban de sa coiffure sur lequel est fixé le fermaglio. Ces différents rapprochements nous permettent ainsi de situer la réalisation de ce profil de jeune femme de manière relativement précoce dans la carrière de Gregorio, probablement vers 1465–1470.


Gregorio di Lorenzo, Vierge à l’Enfant, provenant de l’église San Lorenzo degli Agostiniani, Palazzo Comunale de Pistoia, vers 1460–1465. Pistoia, Museo civico.
Gregorio di Lorenzo, Vierge à l’Enfant (détail), provenant de l’église San Lorenzo degli Agostiniani, Palazzo Comunale de Pistoia, vers 1460–1465. Pistoia, Museo civico.
Cette datation nous invite à rapprocher ce relief, à la suite de Francesco Caglioti, d’un autre type de réalisations florentines de la même période : les portraits peints de jeune femme de profil5. Ces portraits, conçus à la suite des premiers portraits de ce genre réalisés par Filippo Lippi dans les années 1440–14456, constituent une typologie très à part dans la peinture florentine du Quattrocento. Les plus caractéristiques, et sans doute les plus célèbres sont celui réalisé par Alesso Baldovinetti, daté vers 1465 et conservé à la National Gallery de Londres7 et les trois portraits de femme par Antonio et Piero del Pollaiolo, datés entre 1465 et 1475, conservés à Berlin, Milan et New York4
La conception du relief de Gregorio correspond pleinement aux principes de ces différents portraits peints. Le visage de la jeune femme est représenté de profil, le buste très légèrement tourné vers le spectateur. Le modèle, savamment coiffé et paré de ses plus beaux bijoux, porte une riche robe en brocart. Ici, la coiffure de la jeune femme est très proche de celle arborée par le modèle du portrait d’Alesso Baldovinetti conservé à la National Gallery de Londres.


Alesso Baldovinetti, Portrait de femme, Florence, vers 1465, Londres, National Gallery.
Antonio et Piero del Pollaiolo, Portrait de femme, Florence, vers 1465, Berlin, Gemäldegalerie, Staatliche Museen zu Berlin.


Antonio et Piero del Pollaiolo, Portrait de femme, Florence, vers 1465, Milan, Museo Poldi Pezzoli.
Antonio et Piero del Pollaiolo, Portrait de femme, Florence, vers 1470–75, New York, The Metropolitan Museum of Art.
Dans toutes ces représentations, une attention très particulière est portée au vêtement. Les luxueuses robes en brocart aux motifs végétaux, notamment sur les manches, correspondent très certainement aux robes de mariées qui étaient portées par les jeunes florentines des grandes familles dans les années 1460–1470. Ici, Gregorio s’attache à rendre le contraste des matières en passant d’une texture légèrement bosselée évoquant le velours à un rendu parfaitement lisse pour les décors de fleurs d’artichauts, probablement de fils d’or ou d’argent, qui apparaissent sur la manche et sur la poitrine du modèle. De la même manière, il apporte un soin particulier au rendu du fronçage de la manche au niveau de l’attache de l’épaule.
Malgré différentes tentatives d’identification, ces portraits demeurent anonymes. Il est néanmoins largement admis que ceux-ci, présentant des jeunes femmes dans leur robes les plus luxueuses, savamment coiffées et parées de leurs plus beaux bijoux, ont très certainement été commandités à l’occasion du mariage des modèles. L’extraordinaire luxe et la préciosité des atours de ces figures féminines permettent d’établir que celles-ci appartenaient vraisemblablement aux plus grandes familles florentines. Ici, il pourrait être tentant de vouloir relier le diamant taillé en pointe qui orne le fermaglio porté par la jeune femme, à la famille Médicis dans la mesure où, parmi les emblèmes de la famille, figure une bague ornée d’un diamant taillé ainsi. Néanmoins il est probable que ce type de bijoux n’était pas exclusivement porté par les membres de cette famille, et la jeune femme du relief de Gregorio, comme ses compagnes des portraits peints, demeure à ce jour anonyme.
Sur Gregorio di Lorenzo voir A. Bellandi, Gregorio di Lorenzo. Il maestro delle Madonne di Marmo, Morbio Inferiore, 2010 ; A. Bellandi « Il contrappunto alla grazia : La formazione e la prima attività di Gregorio di Lorenzo « garzone » di Desiderio da Settignano » dans J. Connors, A. Nova, B. Paolozzi Strozzi et G. Wolf (sous la direction de), Desiderio da Settignano, Actes du colloque Desiderio da Settignano (Florence 9–12 mai 2007), Venise, 2011, p. 163–172.
Les recherches de Francesco Caglioti montrent qu’un paiement fait à Desiderio par Bartolomeo di Paolo Serragli le 13 août 1455 « per parte di 12 teste », était sans doute lié à une commande émanant de la cour de Naples (F. Caglioti, « Fifteenth-Century Reliefs of Ancient Emperors and Empresses in Florence: Production and Collecting », dans N. Penny et E.D. Schmidt (sous la direction de), Collecting Sculpture in Early Modern Europe, Studies in the History of Art, 70, 7–8 février 2003, Symposium, Washington National Gallery of Art, New Haven, 2008, p. 68–70). Un autre document d’archives nous apprend qu’en 1472 le sculpteur Gregorio di Lorenzo emporte à Naples douze « teste d’imperadori » en marbre. Middeldorf avait déjà relevé que cet artiste était l’élève de Desiderio, ce « Chiricho di Lorenzo » ou « Ghirighoro » mentionné en août 1455 dans le paiement de la série des empereurs par Serragli. Selon Francesco Caglioti, il serait envisageable que la série des têtes de Desiderio soit restée inachevée et que Gregorio ait réalisé une nouvelle série achevée en 1472. Gregorio di Lorenzo s’est, dans une certaine mesure, spécialisé dans la réalisation de ce type de profils d’empereurs et d’impératrices. D’autres sources d’archives nous apprennent ainsi que Gregorio réalisa également une série de douze empereurs pour Ferrare (Ibidem, p. 175–201).
A. Bellandi, Gregorio di Lorenzo, Il Maestro delle Madonne di Marmo, Morbio Inferiore, 2010, III.2.1. p. 346–347.
F. Caglioti, « “Falsi” veri e “falsi” falsi nella scultura italiana » dans Anna Ottani Cavina et Mauro Natale (sous la direction de) Il Falso specchio della realità, [journée d’études « Lo specchio della realità. I Falsi e la Storia dell’Arte » Bologne, Fondazione Federico Zeri, 23–24 octobre 2013, Turin, Allemandi, 2017, p. 156, note 75.
Voir les portraits du Metropolitan Museum of Art de New York et de la Gemäldegalerie de Berlin, cf. K. Christiansen et S. Weppelmann, The Renaissance Portrait from Donatello to Bellini, cat. expo. (Berlin, Bode Museum, 25 août–20 novembre 2011 ; New York, The Metropolitan Museum of Art, 21 décembre 2011–18 mars 2012), cat. nº6 et 7, p. 96–101.
D. Alan Brown (sous la direction de) Virtue and Beauty, Leonardo’s Ginevra de’ Benci and Renaissance Portraits of Women, cat. expo. (Washington, National Gallery of Art, 30 septembre 2001–janvier, 2002), p. 92 ; K. Christiansen et S. Weppelmann, The Renaissance Portrait from Donatello to Bellini, cat. expo. (Berlin, Bode Museum, 25 août–20 novembre 2011 ; New York, The Metropolitan Museum of Art, 21 décembre 2011–18 Mars 2012), p. 14, fig. 4.
Ibidem, cat. nº8, 9 et 10, p. 101–105 ; A. di Lorenzo et A. Galli, Antonio e Piero del Pollaiolo “Nell’argento e nell’oro, in pittura e nel bronzo…”, cat. expo. Le dame dei Pollaiolo. Una bottega Fiorentina del Rinascimento (Milan, Museo Poldi Pezzoli, 7 novembre 2014–16 février 2015), Milan, 2014, cat. nº24, 25 et 26, p. 240–247.
