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Pion de trictrac : deux hommes combattant

Angleterre, milieu du XIIe siècle

Ivoire de morse
D. 5,2 cm ; Ép. 1,5 cm [Manque sur le côté droit ; chacune des figures a perdu une jambe, l’épée du personnage de gauche est brisée.]
Historique

Ancienne collection Stroganoff (Rome) ; collection Jean-Joseph Marquet de Vasselot (Paris).

Bibliographie

A. Goldschmidt, Die Elfenbeinskulpturen aus der romanischen Zeit. XI. Bis XIII. Jahrhundert (Elfenbeinskulpturen III), Berlin, 1923 (2e éd., Berlin, 1972), cat. nº214, pl. LV.

J. Beckwith, Ivory Carvings in Early Medieval England, Londres, 1972, cat. nº157, fig. 254.

V. B. Mann, Romanesque Ivory Tablemen, New York University, Ph.D., 1977, nº75, p. 248, pl. XXXVIII.

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Étude

La majorité des œuvres romanes conservées provient des trésors religieux. Ce qui explique la grande rareté des œuvres à caractère profane. Ces dernières appartiennent principalement au domaine des jeux, échecs ou trictrac, auxquels on a beaucoup joué pendant toute la période romane.

Le jeu de trictrac, communément appelé « jeu de table au Moyen Âge », nécessite un plateau, quinze pions par joueur et trois dés. Dans Le Roman de Troie, rédigé par Benoît de Sainte‑Maure vers 1160–1170, le jeu de trictrac n’est pas dissocié du jeu d’échecs et sa dimension positive et élitiste est sans équivoque : « On peut dire que les Troyens inventèrent tout ce qui sur le plan de l’ingéniosité, du divertissement ou des distractions courtoises est capable de procurer à l’homme plaisir et joie. C’est là que furent inventés […] le jeu d’échecs, le trictrac, le jeu de dés et bien d’autres divertissements aussi fastueux qu’intéressants et agréables1. »

Ainsi, comme les échecs, le jeu de trictrac demeure longtemps un plaisir réservé aux élites de l’aristocratie et qui revêt une valeur symbolique importante. Le plateau sur lequel sont lancés les dés et où sont placés les pions est envisagé comme un champ de bataille miniature. Les accessoires du jeu représentent le plus souvent, comme ici, des scènes de lutte sous la forme d’un duel dans la contrainte du cadre circulaire du pion. Par le jeu s’offre la représentation d’un monde dont les hommes sont des acteurs rationnels dépendant en même temps de la puissance du sort. La sophistication de certaines iconographies, le luxe des matériaux et la virtuosité de la sculpture soulignent également l’importance des joueurs qui se livrent à des duels au‑dessus de la condition humaine. Sur un même plateau pouvaient s’opposer, par exemple, des pions ornés des scènes de la vie de Samson aux pions adverses présentant les exploits d’Hercule, l’ensemble des accessoires du jeu offrant une qualité de sculpture loin d’être inférieure aux ivoires religieux2. Les pions qui nous sont parvenus constituent ainsi de précieux témoins du goût fastueux et de la culture de l’aristocratie au XIIe siècle.

Le pion de l’ancienne collection Stroganoff, épais et taillé dans de l’ivoire de morse3, est cerné d’une bordure de feuillage disposé en éventail. Au centre, en très fort relief, deux hommes, vêtus d’une tunique courte à manches longues, casqués et armés, sont représentés en plein combat.

Ce pion a été stylistiquement rapproché par Goldschmidt d’une vingtaine d’autres pions provenant de différents jeux et caractérisés par des bordures ornées et des silhouettes dansantes sculptées en très haut relief.

Pion de trictrac : deux hommes combattant - Galerie Brimo de Laroussilhe

Deux des trois pions de saint Martin partageant son manteau, publiés par Goldschmidt en 1923.

Trois d’entre eux montrent saint Martin partageant son manteau, ce qui conduisit Goldschmidt à désigner l’ensemble sous le nom de « groupe de saint Martin4». Il proposait de situer la réalisation de ces pions à Tournai en s’appuyant notamment sur l’existence dans la ville d’une abbaye dédiée à saint Martin.

Par la suite, Vivian Mann reprit l’étude du groupe dit de saint Martin dont elle augmenta également le nombre5. Selon elle, les pièces de ce groupe, témoignant à la fois d’une influence de l’art anglo‑saxon et d’une influence de l’art mosan, pourraient provenir du nord de la France. Elle propose l’hypothèse d’un important atelier à l’abbaye de Saint‑Martin‑aux‑Jumeaux près d’Amiens, site supposé où le saint aurait partagé son manteau6. Plus récemment, à propos de l’un des pions du groupe conservé au Victoria and Albert Museum, Paul Williamson remit en question la possibilité de relier directement l’iconographie de saint Martin au lieu de réalisation de ces pions, rappelant que seuls trois des pions du groupe figurent ce saint, tandis que la grande majorité des autres présente en fait, comme ici, des scènes de combat7. Dès lors, il propose à juste titre de revenir à la proposition, déjà avancée précédemment par Beckwith, de rapprocher stylistiquement ces pions des réalisations anglaises des années 1120–1140, et principalement des miniatures du Psautier de Saint‑Alban8. Ces dernières montrent en effet le même type de silhouettes dansantes et légèrement dégingandées, aux bras longs et fins, et aux visages représentés le plus souvent de profil et marqués par un nez fort et des yeux protubérants. Paul Williamson souligne également la proximité qui existe entre les bordures de feuillage qui apparaissent dans les médaillons du calendrier du Psautier et celles qui cernent certains des pions du groupe.

Pion de trictrac : deux hommes combattant - Galerie Brimo de Laroussilhe
Pion de trictrac : deux hommes combattant - Galerie Brimo de Laroussilhe

Lettrine du Psaume 59, Psautier de Saint‑Alban, Angleterre, vers 1130. Bibliothèque de la cathédrale Sainte‑Marie‑de‑Hildesheim.

Médaillon du calendrier du Psautier de Saint‑Alban, Angleterre, vers 1130. Bibliothèque de la cathédrale Sainte‑Marie‑de‑Hildesheim.

Ainsi, il semble fondé de situer la réalisation de certains de ces pions en Angleterre dans la suite stylistique des ivoires du groupe de Saint‑Alban dont la boîte ovale du Victoria and Albert Museum constitue certainement l’un des plus beaux exemples

Pion de trictrac : deux hommes combattant - Galerie Brimo de Laroussilhe

Boîte ovale, Angleterre (Saint‑Alban), vers 1130. Ivoire de morse, monture en argent postérieure. Londres, Victoria and Albert Museum.

Selon Beckwith et Williamson, certains pions de trictrac pourraient être attribués directement à l’école de Saint‑Alban et être datés dans le deuxième quart du XIIe siècle9. Toutefois ici, si les silhouettes offrent encore cette allure dansante et dégingandée, les proportions plus harmonieuses des personnages aux têtes plus réduites et le traitement des visages moins caractéristique peuvent nous conduire à situer la réalisation de ce pion à une date légèrement plus avancée, vers le milieu du XIIe siècle. À ce jour, aucun des pions de trictrac connus ne peut être identifié comme provenant de la même série que celui de l’ancienne collection Stroganoff, qui semble être le seul vestige du jeu auquel il appartenait.

1. 

V. 3178‑3186, cf. L., Constans, Le Roman de Troie par Benoît de Sainte‑Maure publié d’après tous les manuscrits connus, Paris, 1904, p. 161‑162 ; S. Tarroux, « Fortunes de Palamède » dans I. Bardiès‑Fronty, 2012, p. 24‑26.

2. 

Voir par exemple I. Bardies‑Fronty, (sous la direction de), Art du jeu, jeu dans l’art de Babylone à l’occident médiéval, cat. expo. (Paris, musée de Cluny ‑ musée national du Moyen Âge, 28 novembre 2012–4 mars 2013), Paris, 2012, nos111‑113, p. 116‑117 et V.B. Mann, « Mythological Subjects on Northern French Tablemen », Gesta, vol. XX, nº1, 1981, p. 161‑171.

3. 

Le travail de l’ivoire de morse a dominé la production des pays du Nord pendant toute la période romane, l’ivoire d’éléphant étant alors beaucoup plus rare. Les défenses de morses, de structure ovale et ne dépassant généralement pas 5 à 6 centimètres de diamètre, ne permettaient guère la réalisation d’œuvres de grandes tailles mais s’adaptaient parfaitement à la réalisation de pions, à la condition que l’ivoirier prenne soin de réserver la partie noble, la dentine, pour la sculpture sans laisser apparaître la couche inférieure, l’ostéodentine, qui présente un aspect plus minéral et cristallin.

4. 

Le groupe publié par Goldschmidt comprend les nº199–216 dans le volume III ; nº279 et 296 dans le volume IV, ainsi qu’une pièce à Chartres décrite dans l’introduction du vol.III.

5. 

Cf. V.B. Mann, Romanesque Ivory Tablemen, New York University, Ph.D., 1977, nº43–75.

6. 

Cf. Ibidem, p. 29–53; Cf. V.B. Mann, « Mythological Subjects on Northern French Tablemen », Gesta, vol. XX, nº1, 1981, p. 161–171.

7. 

P. Williamson, Medieval Ivory Carvings Early Christian to Romanesque, Victoria and Albert Museum, Londres, 2010, p. 420, nº108.

8. 

 J. Beckwith, Ivory Carvings in Early Medieval England, Londres, 1972.

9. 

Cf. P. Williamson, Medieval Ivory Carvings Early Christian to Romanesque, Victoria and Albert Museum, Londres, 2010, nº107–109, p. 418–421, nº111–137 ; J. Beckwith, Ivory Carvings in Early Medieval England, Londres, 1972. Certains des pions attribués par Beckwith à l’école de Saint‑Alban semblent toutefois se rattacher plus au style en vigueur à Cologne au début du XIIe siècle, voir par exemple D. Gaborit‑Chopin, Ivoires médiévaux Ve–XVe siècle, Musée du Louvre, Paris, 2003, nº87, p. 253.

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