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Chapiteau d’angle ou élément de chapiteau multiple : Deux sirènes-harpies entourant un personnage nimbé

France, Champagne, vers 1170–1180

Pierre calcaire
H. 49 cm ; L. 39 cm
Historique

Collection Lucien Guiraud (vente après décès de sa veuve, Paris, hôtel Drouot, 14–15 juin 1956, lot. 95).

Étude

La corbeille, circulaire à la base, s’évase vers le sommet pour s’achever en quart de cercle. Sur les deux côtés principaux, une sirène-harpie est sculptée en assez haut relief, l’une à tête d’homme barbu, l’autre à tête de femme coiffée d’une longue tresse. À la pointe du chapiteau se tient en pied une figure nimbée dont la tête a malheureusement disparu.

La très haute qualité de sculpture, encore perceptible malgré les fortes altérations, le style et l’iconographie permettent de rapprocher ce chapiteau du style des sculptures de l’important ensemble dispersé du cloître de Notre-Dame-en-Vaux à Châlons-en-Champagne.

Essentiel pour l’histoire du premier art gothique, ce cloître, immense et admirablement décoré de chapiteaux historiés et de statues-colonnes, s’étendait sur le flanc nord de l’église de Notre-Dame-en-Vaux, dans le faubourg nord-est de Châlons-en-Champagne. Cet ensemble disparut au XVIIIe siècle lorsque les chanoines et les paroissiens, à qui incombaient les frais d’entretien du bâtiment, appauvris, ne purent plus subvenir à son entretien. Le 10 mai 1754, le conseil de la fabrique décida ainsi de « démolir trois côtés du cloître en laissant subsister le quatrième qui tient à ladite église de Notre-Dame1 ». Mais dès le 5 février 1764, on décidait de sacrifier aussi cette galerie sud. Les matériaux de démolition furent, pour une part, réemployés sur place dans de nouvelles constructions tandis que d’autres furent vendus et dispersés. Même si des éléments provenant de ce cloître étaient connus depuis la fin du XIXe siècle, ce n’est qu’à partir des campagnes de fouilles menées sur le site dans les années 1960 et 1970 que l’importance de la sculpture de Notre-Dame-en-Vaux fut pleinement perçue2. Présentant de fortes affinités avec la sculpture monumentale d’Île-de-France et des influences évidentes de l’art mosan3, les sculptures du cloître sont l’œuvre de plusieurs maîtres. Le style des sculptures indique une date relativement haute dans la seconde moitié du XIIe siècle. Toutefois, l’ensemble était certainement achevé lors de la bénédiction épiscopale de l’église en 1183.

Malgré les nombreuses études qui ont pu être consacrées à la sculpture de Châlons-en-Champagne, le chapiteau de l’ancienne collection Guiraud n’a jamais été jusqu’ici identifié comme provenant de cet ensemble. Bien qu’aucun document historique ne prouve cette identification, la pierre calcaire utilisée et surtout le style et la qualité de la sculpture sont suffisamment proches des éléments conservés du cloître pour pouvoir avancer cette provenance.

La forme particulière du chapiteau qui, à première vue, pourrait s’apparenter à un chapiteau d’angle est probablement plutôt à rapprocher d’un chapiteau multiple, peut-être du type du chapiteau quintuple conservé à Châlons qui présente également des chimères au décor composé de corps d’oiseaux à queues de reptiles4. À la pointe du chapiteau, la figure nimbée dont le visage a disparu est visiblement une figure féminine si l’on considère la longue tresse qui est encore visible sur le côté gauche. Elle est vêtue d’une robe maintenue à la taille par une ceinture et dont les manches longues finement plissées apparaissent sous la manche plus large de son ample manteau. De sa main droite elle remonte devant elle un pan de ce manteau tandis qu’elle tient dans sa main gauche l’autre extrémité. La bordure de ce manteau est ornée d’un fin orfroi sculpté qui montre le même type d’attention que certaines des statues-colonnes du cloître. Le soin apporté à la longue natte de la chimère féminine et le travail soigné et délicat des ailes qui sont reliées à la patte par une frette ornée de feston relèvent de la même recherche d’attention ornementale.

La figure de chimère à tête masculine, mieux conservée que celle à tête féminine, est sans doute l’élément qui plaide le plus en la faveur d’une attribution à l’ensemble de Châlons-en-Champagne.

Chapiteau d’angle ou élément de chapiteau multiple : Deux sirènes-harpies entourant un personnage nimbé - Galerie Brimo de Laroussilhe
Chapiteau d’angle ou élément de chapiteau multiple : Deux sirènes-harpies entourant un personnage nimbé - Galerie Brimo de Laroussilhe

Statue-colonne, cloître de Notre-Dame-en-Vaux, Châlons-en-Champagne.

Statue-colonne, cloître de Notre-Dame-en-Vaux, Châlons-en-Champagne.

Outre l’audacieux percement à jour du cou, on peut surtout relever le traitement du visage très caractérisé. Les délicates mèches striées et bouclées peuvent trouver des échos dans certaines des statues-colonnes ou des figures des chapiteaux historiées provenant du cloître. De même, les yeux formés par des globes saillants sous des paupières composées de deux fins bourrelets ainsi que la structure du visage aux pommettes hautes et au modelé délicat se retrouvent sur différentes têtes masculines du décor du cloître.

Chapiteau d’angle ou élément de chapiteau multiple : Deux sirènes-harpies entourant un personnage nimbé - Galerie Brimo de Laroussilhe

Chapiteau double : Le lavement des pieds, Cloître de Notre-Dame-en-Vaux, Châlons-en-Champagne.

Chapiteau d’angle ou élément de chapiteau multiple : Deux sirènes-harpies entourant un personnage nimbé - Galerie Brimo de Laroussilhe
Chapiteau d’angle ou élément de chapiteau multiple : Deux sirènes-harpies entourant un personnage nimbé - Galerie Brimo de Laroussilhe

Chapiteau multiple, Les noces de Cana (détail), Notre-Dame-en-Vaux, Châlons-en-Champagne.

Enfin, le modelé subtil dans le corps lisse des deux chimères tant au niveau du cou que de l’enroulement de la queue, présente la même tension de sculpture que certains drapés sur les figures conservées aujourd’hui à Châlons-en-Champagne.

1. 

Archives départementales de la Marne, G.722, fol. 107–108, cité dans L. Pressouyre, Un Apôtre de Châlons-sur-Marne, Berne, 1970, p. 5.

2. 

S. Pressouyre, Image d’un cloître disparu, Notre-Dame-en-Vaux à Châlons-sur-Marne, Meudon, 1976.

3. 

Cf. L. Pressouyre, « Réflexion sur la Sculpture du XIIe siècle en Champagne », Gesta, vol. 9, nº2, 1970, p. 16–31.

4. 

S. et L. Pressouyre, Le cloître de Notre-Dame-en-Vaux à Châlons-sur-Marne. Guide du visiteur, Nancy, 1981, p. 9, fig. 1, p. 12, fig. 1.

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