

Élément de retable : La Dormition de la Vierge
Nord de la France (Amiens), vers 1520–1525
Historique
Collection de Michel Meyer [1905–1983], Paris.
Bibliographie
Daussy, S. D., Autour de stalles et des reliefs sculptés du chœur et du transept de la cathédrale d’Amiens : les sculpteurs amiénois à la fin du Moyen Âge (1490–1530), thèse de doctorat, université Lille-3, sous la direction de C. Heck, 2007, p. 1017.
Daussy, S. D., Sculpter à Amiens en 1500, Rennes, 2013, p. 146–147, ill. 119.
Étude
La Vierge, allongée sur un somptueux lit à baldaquin, recouvert d’un drap de brocart, est entourée des apôtres. Son buste est relevé par des coussins ; ses yeux clos et la blancheur de son visage indiquent qu’elle est déjà décédée, même si elle est encore représentée les mains jointes en signe de prière. Parmi les apôtres qui l’entourent, on reconnaît saint Jean qui, légèrement penché vers elle, effectue un geste de bénédiction. Dans sa main droite, il devait tenir, à l’origine, le cierge bénit ou la palme du paradis. Pierre officie à ses côtés en tant que prêtre, il tient le Livre ouvert et le goupillon avec lequel il asperge d’eau bénite le corps de la Vierge. Neuf apôtres sont représentés auprès de la Vierge. Deux trous, situés de chaque côté de la base du lit, laissent suggérer que deux autres apôtres devaient être assis au pied du lit de la Vierge, portant à onze le nombre des apôtres qui l’entouraient. Chacun d’eux affecte une position individualisée, et leurs traits, tout comme leurs expressions, diffèrent de l’un à l’autre. La tristesse de tous est perceptible ; des traces de polychromie figurant des larmes sont encore visibles sur le visage de certains d’entre eux. Leurs expressions demeurent néanmoins contenues, et leur douleur est dénuée de pathos.
À droite du groupe, sous une arcade, on remarque la présence d’une femme voilée. Il pourrait s’agir, ainsi que le suggère Réau, de l’une des pauvres veuves, amies de la Vierge, auxquelles elle aurait donné deux de ses robes, légende devenue particulièrement populaire en raison du culte des reliques1.
L’ensemble de la scène se déroule dans un espace dont le caractère intime est d’autant plus marqué qu’il se limite presque aux dimensions du lit. Le rideau qui clôt l’arrière de la composition renforce encore ce sentiment d’intimité, tout en évoquant une mise en scène inspirée du théâtre des mystères. Le détail du petit tondo accroché à la tenture accentue l’impression d’intérieur bourgeois, tel que les artistes franco-flamands de la fin du XVe et du début du XVIe siècle aimaient le représenter, et ajoute au groupe une touche pittoresque au même titre que le laçage détaillé autour de la tringle.
Le groupe se caractérise par un schéma de composition encore parfaitement gothique, auquel s’intègrent des motifs ornementaux marqués par le vocabulaire de la Renaissance, comme le baldaquin ou les montants sculptés du lit. Cet aspect ainsi que le style très particulier de la sculpture vont à l’encontre de l’attribution de cet élément de retable à un sculpteur flamand.
Le montage lui-même est atypique et n’a pas d’équivalent véritable dans la sphère brabançonne : cinq éléments principaux constituent la structure. Le fond de l’œuvre est composé de trois panneaux : celui de droite comprend la femme voilée et l’apôtre imberbe ; sur celui du milieu se tiennent saint Jean, saint Pierre et les deux personnages qui tirent le rideau et, enfin, celui de gauche coupe l’un de ces deux derniers apôtres et inclut les deux autres figures à l’arrière. Au-devant de ces trois panneaux se trouvent deux pièces de bois dans lesquelles sont sculptés le corps de la Vierge, le lit funèbre et un apôtre de chaque côté. Le décor de la scène a recours à plusieurs autres pièces de bois rajoutées ; le baldaquin du lit, orné de franges, est ainsi composé de trois panneaux rapportés et de quatre colonnettes. Seules deux têtes ont été sculptées à part : il s’agit de celle de l’apôtre à l’extrême gauche, dont le corps est donc compris dans le bloc sénestre de la Vierge, et de celle de l’apôtre glabre, qui fait quant à lui partie du panneau arrière gauche. Enfin, d’autres éléments plus petits, tels que la main de l’apôtre au Livre du côté dextre de la composition et la main du personnage imberbe reposant, à gauche, sur le bord du lit, ont également été rapportés. L’ensemble se plaçait certainement à l’origine dans la caisse d’un grand retable.
Différents retables inspirés des modèles brabançons ont été réalisés dans le nord de la France, et c’est vraisemblablement dans cette région que ce groupe de la Dormition trouve son origine. On peut par exemple citer le grand retable provenant de l’ancienne église de Bracheux, conservé aujourd’hui dans la cathédrale de Beauvais2. Même si l’art du Beauvaisis présente quelques affinités stylistiques avec notre élément de retable, c’est plus probablement à Amiens que se situe sa réalisation.
Dans sa thèse consacrée aux sculptures des clôtures du chœur et du transept de la cathédrale d’Amiens en 2007, puis dans sa publication en 2013, Stéphanie Diane Daussy a proposé de reconnaître dans ce fragment de retable une oeuvre de l’atelier auteur des reliefs du Temple de Salomon au bras nord du transept de la cathédrale3, atelier qu’elle suggère d’identifier avec celui d’Antoine Ancquier. On retrouve en effet, entre le groupe de la Dormition et les figures du Temple de Salomon de la cathédrale d’Amiens, de grandes similitudes : la composition serrée et touffue, l’ornementation Renaissance du baldaquin ou encore les silhouettes aux postures désarticulées.

Amiens, cathédrale, reliefs du bras nord du transept, Jésus chassant les marchands du Temple, 1522–1523.
Le canon allongé et osseux des personnages et le traitement des drapés des vêtements faisant alterner des aplats de tissus collés et de longs plis fins à arêtes aiguës sont également comparables. Surtout, on retrouve dans les deux réalisations un type physique très similaire : visage plat à front court, pommettes saillantes, nez plongeant, petits yeux rapprochés et menton en galoche.

Amiens, cathédrale, reliefs du bras nord du transept, cycle du Temple de Salomon (détail), 1522–1523.
Ainsi, ces rapprochements entre la Dormition et les reliefs du croisillon nord du transept de la cathédrale permettent d’attribuer les deux œuvres au même atelier, qui pourrait être celui d’Antoine Ancquier, sculpteur, qui au vu de son importance sociale dès 1514–1515
Ainsi, ces rapprochements entre la Dormition et les reliefs du croisillon nord du transept de la cathédrale permettent d’attribuer les deux œuvres au même atelier, qui pourrait être celui d’Antoine Ancquier, sculpteur, qui au vu de son importance sociale dès 1514–15154 dut recevoir de nombreuses commandes et bénéficier d’une certaine renommée5.
Par ailleurs, cette Dormition de la Vierge constitue à ce jour l’unique témoin d’un retable de la vie de la Vierge amiénois, mais aussi le seul exemple d’un retable sculpté qui puisse être attribué à ce groupe stylistique6.
L. Réau, Iconographie de l’art chrétien, tome second, Iconographie de la Bible. II. Nouveau Testament, Paris, 1957, II, p. 608.
Ph. Bonnet-Laborderie, La Cathédrale Saint-Pierre. Beauvais. Histoire et architecture, Beauvais, 1978, p. 214–215.
S. Daussy, Autour de stalles et des reliefs sculptés du chœur et du transept de la cathédrale d’Amiens : les sculpteurs amiénois à la fin du Moyen Âge (1490–1530), thèse de doctorat, université Lille-3, sous la direction de C. Heck, 2007, p. 1017 ; S. Daussy, Sculpter à Amiens en 1500, Rennes, 2013, p. 146–147, ill. 119.
Cf. S. Daussy, Autour de stalles et des reliefs sculptés du chœur et du transept de la cathédrale d’Amiens : les sculpteurs amiénois à la fin du Moyen Âge (1490–1530), thèse de doctorat, université Lille-3, sous la direction de C. Heck, 2007, 2e partie, I/B–2,b ; S. Daussy, Sculpter à Amiens en 1500, Rennes, 2013, p. 146–147.
