Retour

Feuillet gauche d’un diptyque : L’Adoration des mages Atelier du « diptyque du Christ Juge »

Paris, vers 1300

Ivoire
H. 11,3 cm ; L. 6,8 cm
Étude

La scène de l’Adoration des Mages est placée sous un arc trilobé retombant sur des consoles, surmonté d’un galbe à crochets feuillus. La Vierge, assise à droite, tient l’Enfant sur ses genoux qui se retourne vers le mage agenouillé devant lui et le bénit. Le mage à genoux porte sa couronne sur son bras gauche et tend à l’Enfant de la main droite le disque d’or. Derrière lui, le plus jeune mage porte un vase à couvercle et esquisse de la main gauche un geste d’étonnement. Au centre, le troisième mage, portant également un vase à couvercle, désigne l’étoile. Deux anges sortant de nuées apparaissent dans l’arcature. L’un pose la couronne sur la tête de la Vierge ; l’autre tient une navette dans la main gauche et portait probablement l’encensoir de sa main droite aujourd’hui brisée. Au-dessus du galbe, dans deux médaillons quadrilobés, une tête de jeune homme souriant et une tête de femme portant la coiffure « à cornes » et une guimpe occupent les écoinçons.

Ce feuillet de diptyque présente des affinités très étroites avec un feuillet appartenant au musée du Louvre et déposé au musée de Cluny qui figure une scène de la Crucifixion1. On retrouve dans les deux feuillets le même type d’arc trilobé reposant sur des consoles et surmonté du galbe à crochets feuillus. Surtout, au-dessus du galbe, on retrouve les mêmes têtes profanes inscrites dans des quadrilobes, et, de manière générale, le style des deux ivoires est très similaire. Le feuillet déposé au musée de Cluny forme un diptyque avec un feuillet illustrant l’Adoration des Mages qui a toujours été reconnu comme un pastiche du XIXe siècle2. Dès lors, il aurait été tentant d’imaginer que notre feuillet soit le pendant de celui conservé aujourd’hui au musée de Cluny, mais ce dernier est plus grand, et les emplacements des traces de charnières ne peuvent correspondre. Néanmoins, il semble évident que les deux feuillets doivent être donnés à un même atelier.

Comme l’a souligné Danielle Gaborit-Chopin à propos du feuillet de la Crucifixion, la très grande qualité de la sculpture et le style onctueux permettent de le rapprocher du groupe dit du « Christ Juge3 ». Ce groupe, rassemblé autour du Diptyque du Christ Jugeconservé au musée du Louvre4, se caractérise par les modelés doux et onctueux, presque gras, la rondeur des visages et la plénitude des formes, la grâce des figures et une certaine originalité iconographique qui se retrouve ici dans la présence des deux têtes profanes dans les quadrilobes. Selon Danielle Gaborit-Chopin, ces deux visages juvéniles seraient des allégories de la Lune et du Soleil5.

Feuillet gauche d’un diptyque : L’Adoration des mages Atelier du « diptyque du Christ Juge » - Galerie Brimo de Laroussilhe

Feuillet droit de diptyque : La Crucifixion, Paris, vers 1300. Paris, dépôt du musée du Louvre au musée national du Moyen Âge, musée de Cluny.

Parmi les ivoires regroupés autour du diptyque du Louvre, on peut citer les trois feuillets d’un polyptyque conservés entre Paris, Londres et Montpellier6, le diptyque des Scènes de la vie de la Vierge conservé au Victoria and Albert Museum7, un feuillet de la Nativité et du Couronnement de la Vierge au musée de Lyon8 et le fragment d’une Crucifixion conservé au Cleveland Museum of Art9.

Feuillet gauche d’un diptyque : L’Adoration des mages Atelier du « diptyque du Christ Juge » - Galerie Brimo de Laroussilhe

Diptyque : La Nativité, Le Christ Juge, Paris, vers 1300. Paris, musée du Louvre.

Feuillet gauche d’un diptyque : L’Adoration des mages Atelier du « diptyque du Christ Juge » - Galerie Brimo de Laroussilhe

Diptyque : Scènes de la vie de la Vierge, Paris, vers 1300. Londres, Victoria and Albert Museum.

Feuillet gauche d’un diptyque : L’Adoration des mages Atelier du « diptyque du Christ Juge » - Galerie Brimo de Laroussilhe
Feuillet gauche d’un diptyque : L’Adoration des mages Atelier du « diptyque du Christ Juge » - Galerie Brimo de Laroussilhe

Feuillet de polyptyque : L’Annonciation, Paris, vers 1300. Paris, musée du Louvre.

Fragment d’une Crucifixion, Paris, vers 1300. Cleveland, The Cleveland Museum of Art.

On retrouve sur l’ensemble des ivoires de ce groupe les mêmes formes pleines, les modelés onctueux, la rondeur des visages souriants et les retombées souples et élégantes des drapés. Les affinités évidentes avec le style des sculptures de Poissy ont été soulignées à plusieurs reprises10. Ici, nous pouvons d’ailleurs relever le rapprochement possible entre la figure du plus jeune des Rois mages et l’effigie de Pierre d’Alençon provenant de la priorale Saint-Louis de Poissy aujourd’hui conservée au musée de Cluny11. On retrouve dans les deux figures le principe du surcot animé seulement par des plis verticaux, qui prennent du volume vers le bas en soulignant le léger mouvement imprimé à la silhouette par le contrapposto.

Les œuvres de ce groupe dit du « Christ Juge » se rattachent ainsi pleinement au milieu parisien des années 1300 et forment, selon Danielle Gaborit-Chopin, une étape décisive dans l’histoire de l’ivoirerie gothique12.

1. 

Cf. R. KoechlinLes Ivoires gothiques français, Paris, 1924, II, nº431, p. 176–177 ; D. Gaborit-Chopin, Ivoires médiévaux Ve–XVe siècle. Musée du Louvre, Paris, 2003, nº266, p. 561.

2. 

Cf. R. KoechlinLes Ivoires gothiques français, Paris, 1924, II, nº431, p. 177.

3. 

Cf. D. Gaborit-ChopinIvoires médiévaux Ve–XVe siècle. Musée du Louvre, Paris, 2003, nº266, p. 561.

4. 

Cf. D. Gaborit-Chopin (sous la direction de), L’Art au temps des rois maudits. Philippe le Bel et ses fils 1285–1328, cat. expo. (Paris, Galeries nationales du Grand Palais, 17 mars–29 juin 1998), Paris, 1998, p. 153–154, nº90 ; D. Gaborit-Chopin, Ivoires médiévaux Ve–XVe siècle. Musée du Louvre, Paris, 2003, p. 347-348, nº125.

5. 

Cf. D. Gaborit-Chopin (sous la direction de), L’Art au temps des rois maudits. Philippe le Bel et ses fils 1285–1328, cat. expo. (Paris, Galeries nationales du Grand Palais, 17 mars–29 juin 1998), Paris, 1998, p. 164 ; D. Gaborit-Chopin, Ivoires médiévaux Ve–XVe siècle. Musée du Louvre, Paris, 2003, p. 561.

6. 
L’Annonciation, Paris, musée du Louvre (OA 2761) ; La Nativité et L’Annonce aux bergers, Londres, Victoria and Albert Museum (nº242–1867) ; Les Saintes Femmes au tombeau, Montpellier, Société archéologique (SAM iv.5). Cf. D. Gaborit-Chopin (sous la direction de), L’Art au temps des rois maudits. Philippe le Bel et ses fils 1285–1328, cat. expo. (Paris, Galeries nationales du Grand Palais, 17 mars–29 juin 1998), Paris, 1998, nº91, p. 155 ; D. Gaborit-ChopinIvoires médiévaux Ve–XVe siècle. Musée du Louvre, Paris, 2003, nº126, p. 349-350 ; P. Williamson et G. DaviesMedieval Ivory Carvings, 1200–1550. Victoria and Albert Museum, Londres, 2014, nº76, p. 240–243.
7. 

Cf. D. Gaborit-Chopin (sous la direction de), L’Art au temps des rois maudits. Philippe le Bel et ses fils 1285–1328, cat. expo. (Paris, Galeries nationales du Grand Palais, 17 mars–29 juin 1998), Paris, 1998, nº92, p. 156 ; P. Williamson et G. Davies, Medieval Ivory Carvings, 1200–1550. Victoria and Albert Museum, Londres, 2014, nº75, p. 238–239.

8. 

Ibidem, nº93, p. 157.

9. 
Cf. R. H. Randall, The Golden Age of Ivory. Gothic Carvings in North American Collections, New York, 1993, nº50, p. 62–63.
10. 

Cf. D. Gaborit-Chopin (sous la direction de), L’Art au temps des rois maudits. Philippe le Bel et ses fils 1285–1328, cat. expo. (Paris, Galeries nationales du Grand Palais, 17 mars–29 juin 1998), Paris, 1998, p. 153 ; D. Gaborit-Chopin, Ivoires médiévaux Ve–XVe siècle. Musée du Louvre, Paris, 2003, p. 348.

11. 

Cf. D. Gaborit-Chopin (sous la direction de), L’Art au temps des rois maudits. Philippe le Bel et ses fils 1285–1328, cat. expo. (Paris, Galeries nationales du Grand Palais, 17 mars–29 juin 1998), Paris, 1998, nº41, p. 89.

12. 
Ibidem, p. 153 ; D. Gaborit-Chopin, Ivoires médiévaux VeXVe siècle. Musée du Louvre, Paris, 2003, p. 348.
Voir plus