

Plaque de croix : Le Sacrifice de L’Agneau et le Signe du Tau
Vallée de la Meuse, vers 1160–1170
Historique
Ancienne collection E. Guilhou (Paris) ; collection Simon Seligmann (Paris) ; collection Georges E. Seligmann (New York).
Expositions
New York, Medieval Art from Private Collections, The Cloisters, 30 octobre 1968–30 mars 1969, nº148.
Bibliographie
Verdier, Ph., “A mosan Plaque with Ezechiel’s Vision of the Sign Tau (Thau) – Addendum”, Journals of the Walters Art Gallery, XXIX-XXX (1966–1967), p. 67.
Gomez-Moreno, C., Medieval Art from Private Collections. A Special Exhibition at The Cloisters, cat. expo. (New York, The Cloisters, 30 octobre 1968–30 mars 1969), New York, The Metropolitan Museum of Art, 1968, nº148.
Morgan, N., « The iconography of twelfth century Mosan enamels » dans Rhein und Maas, Kunst und Kultur 800-1400, II, Cologne, 1973, p. 265.
Pressouyre, L., « La “Mactatio Agni” du portail des cathédrales gothiques et l’exégèse contemporaine », Bulletin Monumental, t. 132, 1974, p. 58–59.
Verdier, Ph., « Emaux Mosans et Rhéno-mosans dans les collections des Etats-Unis », Revue Belge d’Archéologie et d’Histoire de l’art, XLIV, 1975, p. 34–35.
Brodsky, J., « Le groupe du triptyque de Stavelot : notes sur un atelier mosan et sur les rapports avec Saint-Denis », Cahiers de Civilisation Médiévale, XXI, 1978, p. 108, note 24, pl. V, fig. 12.
Carlier, M.-A., « Plaque de croix typologique : Le sacrifice de l’Agneau et le Signe du Tau » dans GEORGE, Ph., (sous la direction de), L’œuvre de la Meuse, Feuillets de la cathédrale de Liège, 2014, p. 95–97.
Étude
Les dimensions et l’iconographie de cette plaque nous permettent de penser que celle-ci devait figurer à l’origine sur une grande croix typologique. Fréquentes dans la région mosane, ces croix mettaient en parallèle les représentations de la Crucifixion ou du Christ en majesté avec différentes scènes de l’Ancien Testament préfigurant le sacrifice du Christ ou la forme de la croix, telles que le Sacrifice d’Abraham, les Offrandes de Caïn et Abel, la Veuve de Sarepta ou bien sûr le Signe du Tau.
Ce goût savant pour les correspondances entre Ancien et Nouveau Testament qui connut dans la région mosane un épanouissement sans équivalent, est directement lié aux spéculations des théologiens de cette période au premier rang desquels figure le moine liégeois Rupert, devenu abbé de Deutz en 1120. À travers ses écrits, Rupert de Deutz développe largement cette présentation de l’histoire évangélique en symétrie aux histoires de l’Ancien Testament. Ce sont ces spéculations théologiques qui ont profondément marqué les créations des émailleurs mosans et que l’on retrouve ainsi sur de nombreuses croix ou plaques de croix démembrées.
La scène de l’immolation de la Pâque où la lettre tau est inscrite avec le sang de l’agneau sur le linteau des portes d’Israël, en signe de Salut, avant la dixième plaie d’Égypte (Exode XII, 21–22) figure parmi les représentations typologiques fréquemment retenues par les émailleurs mosans. Ce thème apparaît ainsi par exemple sur le pied de croix de Saint Omer1, la croix du musée de Bruxelles2, la croix du British Museum3, la croix du musée de Vienne4, la croix-reliquaire du Victoria and Albert Museum5, les deux plaques associées conservées au musée du Louvre6, ou encore une plaque conservée au British Museum7.
Parfois, comme sur les deux plaques associées conservées au musée du Louvre, la scène de l’onction des portes avec le sang de l’agneau est présentée en pendant de celle où « l’homme vêtu de lin » marque du Tau le front des justes selon la vision d’Ezéchiel (IX, 3–4). Les deux thèmes iconographiques, très souvent associés, présentent généralement des interférences même lorsqu’ils sont traités de manière indépendante. Ainsi comme l’ont souligné Ph. Verdier et L. Pressouyre, dans la représentation de l’épisode de l’Exode, l’homme inscrivant le Tau au fronton de la maison ne se sert pas d’un bouquet d’hysope plongé dans le sang de l’agneau, selon la lettre du texte, mais d’une plume d’oie par référence à la vision d’Ezéchiel.


La Pâque, l’inscription du Tau sur la Maison, vallée de la Meuse, vers 1160–1170. Paris, musée du Louvre, département des Objets d’art.
L’inscription du signe du Tau sur le front des fidèles, vallée de la Meuse, vers 1160–1170. Paris, musée du Louvre, département des Objets d’art.
Sur la plaque de l’ancienne collection Seligmann, le sacrifice de l’agneau est nommément désigné par l’inscription « MACTATIO AGNI » de même que sur le pied de croix de Saint Omer ou sur la croix typologique du musée de Bruxelles. La scène de l’immolation de l’agneau est par ailleurs figurée comme le plus souvent de manière discrète, évoquée par la simple présence au pied de la maison de l’agneau égorgé dont le sang est recueilli dans une coupe. La scène connexe de l’onction des portes avec le sang de l’agneau, désignée par l’expression ambigüe « SIGNUM TAU » empruntée encore une fois à Ezéchiel, prédomine ici comme dans la majorité des autres exemples répertoriés. De nombreuses variantes de cette représentation sont connues dans l’émaillerie mosane. Sur la plaque de l’ancienne collection Seligmann, la composition se limite aux trois éléments essentiels de l’histoire : l’agneau égorgé, le personnage inscrivant le signe Tau et la maison qui aborde ici presque la forme d’une église dont le fronton triangulaire semble être flanqué de deux tours.

Croix, vallée de la Meuse, vers 1160–1170. Londres, The British Museum.
L’économie de moyens dans la représentation ainsi que le choix d’un jeune garçon, imberbe et habillé de court, comme figure de celui qui inscrit le Tau invitent directement à rapprocher cette plaque de celle figurant sur la croix typologique conservée au British Museum à Londres, également datée vers 1160–11708.
Cf. COLOGNE-BRUXELLES, Rhin-Meuse. Art et Civilisation 800–1400, cat. Expo. (Cologne, Kunsthalle 14 mai–23 juil. 1972 ; Bruxelles, musées Royaux d’Art et d’Histoire, 19 sept.-31 oct. 1972), Cologne, 1972, nºG17, p. 254–255.
Stratford, Catalogue of Medieval Enamels in the British Museum, II, Northern Romanesque Enamel, Londres, 1993, cat. 4, pl. IX.
